Réunification allemande : 2 000 milliards d'euros investis à l’Est, pour quel résultat ?

L'analyse de Thomas Page-Lecuyer– Stratégiste CPR AM

17/11/2014 - Publié par CPR ASSET MANAGEMENT dans Marché Actions

Réunification allemande : 2 000 milliards d'euros investis à l’Est, pour quel résultat ?

9 novembre 1989, Günter Schabowski, secrétaire du comité central chargé des médias en RDA tient une conférence de presse et conclut par une phrase, lâchée laconiquement: « Les voyages, y compris à durée permanente, peuvent se faire à tout poste frontière avec la RFA ». A la question d’un journaliste de savoir quand cette autorisation entrerait en vigueur, il répond : «Autant que je sache, immédiatement». Le soir même, le mur s’effondrait. Quelques mois après, le pays s’unifiait. Un quart de siècle plus tard, en septembre 2014, le rapport annuel sur l’état de l’unité allemande est adopté par le gouvernement fédéral. Il décrit toujours de fortes disparités sociales et économiques entre l'Ouest et l'Est, et ce malgré près de 2 000 milliards d’euros investis à l’Est, notamment par le biais d’un « Pacte de Solidarité », financé par les impôts et qui court jusqu’en 2019. Une dépense faramineuse, mais pour quel résultat aujourd’hui ? Si la plupart des allemands de l'Est se réjouissent de l’unification, la frustration persiste à cause de la lenteur avec laquelle le pays comble l'écart économique. Cette problématique a contribué au bon score du parti eurosceptique « AfD » (Alternative pour l'Allemagne) lors des élections régionales de 2013 et des élections européennes du printemps dernier.

Le rapport souligne que le PNB par habitant dans les nouveaux Länder est inférieur de 33% à celui des régions occidentales. Des efforts ont été fait, le PNB par habitant à l’Est ne représentant qu’un tiers de celui de l’Ouest en 1991, mais l’essentiel de cette convergence eut lieu au cours de la première décennie suivant la réunification, avant de ralentir nettement à partir de l’an 2000. Iris Gleicke, la responsable gouvernementale en charge des nouveaux Länder, déclare elle-même que « ces dernières années, le processus de rattrapage économique n’a progressé que lentement ». Ce retard et cette différence de richesse sont mis en exergue en observant les taux de pauvreté régionaux allemands (en Europe, une personne est dite pauvre si ses revenus s’élèvent à moins de 60% du revenu médian national). En 2012, 16,1% des allemands étaient considérés comme pauvres sur l’ensemble du territoire. Six des sept régions les plus pauvres sont est-allemandes (soit l’ensemble des régions formant l’ex-RDA, en incluant Berlin), avec un taux de pauvreté moyen de 19,85%. En comparaison, le taux de pauvreté français était de 14,1%, et de 17% dans l’Union Européenne en 2012. Seuls 5 autres pays Européens ont un taux de pauvreté supérieur à celui de l’ex-Allemagne de l’est, il s’agit de la Bulgarie, la Grèce, l’Espagne, la Croatie et la Roumanie.

Une forte divergence Est/Ouest

En termes de PIB par habitant, les chiffres révèlent également cette forte divergence. En 2013, il était de 23 585€ en moyenne pour les Länder de l’Est (hors Berlin), contre un PIB par habitant de 33 335€ dans l’ensemble du pays. A l’Ouest, il était de 35 391€, un chiffre 50% supérieur au PIB moyen oriental.

Certes, des sommes astronomiques ont été investies dans les infrastructures et les collectivités locales, et beaucoup de villes ont pu être reconstruites et le réseau de transport modernisé, mais la migration de deux millions d’individus depuis 1989 (12% de la population est-allemande) a accentué le retard dans le savoir-faire industriel, ralenti la croissance économique et accéléré le vieillissement de la population.

Taux de chômage de 10.3% à l'Est contre 6% à l'Ouest

En conséquence, en 2013, le taux de chômage était de 10,3% à l’Est contre un taux de 6% pour l’Ouest. Le chômage des jeunes de moins de 25 ans est moins problématique, malgré un taux de 9,2% dans l’ex-RDA contre 7,9% dans les anciens Länder. Mais cette statistique est tronquée par les flux migratoires récents car, comme le décrit le rapport, les pressions ont été en partie atténuées par l’émigration des jeunes vers l’Ouest. Bien que le flux migratoire soit nul depuis quelques années, il demeure trompeur car compensé par les jeunes allemands de l’Ouest venus étudier à Berlin. Et combien d’entre eux resteront après l’obtention de leur diplôme? Les larges différences de salaire entre Est et Ouest motivent les jeunes travailleurs, quelle que soit leur origine régionale, à migrer vers des villes dynamiques occidentales. Et ce phénomène pose une profonde problématique démographique pour l’ex-RDA.

Déclin démographique : une réalité

Le rapport annuel sur l’état de l’unité allemande décrit une Allemagne de l’Est en tête du processus de déclin et faisant face à un problème de vieillissement de la population. En effet, le taux de fécondité se monte à 1,37 dans le pays en 2012 contre 1,99 pour la France. En conséquence, le vieillissement de la population s’accélère et le taux de dépendance vieillesse (Ratio entre le nombre total de personnes âgées ayant atteint un âge auquel elles sont généralement économiquement inactives ; 65 ans et plus ; et le nombre de personnes en âge de travailler ;de 15 à 64 ans) grimpe rapidement sur le territoire. Il atteint 31,3% en 2013, le plus haut taux de l’Union Européenne derrière la Lituanie, et devrait atteindre 50% - soit le chiffre symbolisant une société abritant plus de retraités que de travailleurs - avant 2035 selon les données d’Eurostat (le ratio français serait, à cette date, légèrement supérieur à 40%). Mais le phénomène est encore plus alarmant à l’Est. Aujourd’hui, environ 23% de la population est âgée de plus 65 ans en ex-RDA contre 20% à l'Ouest. Mais d’ici 2030, les plus de 65 ans représenteront 33% de la population d’Allemagne de l’Est, contre 28% à l'Ouest, le taux de dépendance vieillesse est-allemand sera alors le plus haut d’Europe, et sa population l’une des plus âgées. Face aux difficultés de renouvellement de la population, le gouvernement adopte une politique d'asile ouverte avec près de 7 millions d’habitants d’origine étrangère (9% de la population allemande), une initiative ne profitant pas à l’ex-RDA, les nouveaux arrivants s’installant en quasi-totalité à l’Ouest.

A l'Est, peu de grandes entreprises

Par ailleurs, Iris Gleicke souligne un autre point important de la faible convergence économique: selon elle, à l’Est, « le manque de grandes entreprises continue d’être un facteur expliquant que la productivité se révèle nettement plus faible et que le processus de convergence ait progressé lentement ces dernières années ». En 2010, 481 des 500 plus grandes firmes industrielles et de services du pays se situaient à l’ouest, seules 19 demeurant en ex-RDA, dont 13 à Berlin. Ce déséquilibre provoque naturellement une réduction des recettes fiscales et une baisse de la capacité financière à l’Est, mais il pèse aussi sur les finances publiques allemandes, comme sur les perspectives de croissance du pays.

Des transferts massifs d'Ouest en Est

D’autre part, le système de péréquation financière impose aux régions les plus riches de verser des subventions aux régions les plus pauvres. Elles se montaient à plus de 13 milliards d'euros en 2013, la Bavière contribuant à plus de six milliards, tandis que le Land de Berlin, en situation financière très délicate, reçoit 3 milliards d'euros chaque année. Le coût astronomique de la réunification allemande (2 000 milliards d’euros) a été absorbé à hauteur de 65% par la différence entre les aides perçues par les "Ossis" (habitants des nouveaux Länder) et les impôts qu'ils ont versés. 560 milliards d'euros de subventions diverses ont été versées aux seules villes et Länder de l'ex-RDA. A terme, ces transferts financiers pourraient occasionner des tensions entre donateurs et subventionnés, menaçant la cohésion allemande. 

Un rapport sur le développement régional de la pauvreté en Allemagne en 2013 ( «Entre prospérité et pauvreté – une épreuve de vérité» publié par l’Association paritaire d’action social ; Deutsche Paritätische Wohlfahrtsverband ; décembre 2013) prévient que «si des Länder financièrement faibles devaient recevoir des transferts inférieurs à ceux reçus dans le passé, leur situation financière déjà précaire se détériorerait davantage», et que «le gouffre entre les Länder financièrement forts et faibles, entre les régions prospères et pauvres, s’accentuerait encore plus». 

Comment le gouvernement réagit-il à la publication de ces chiffres et de ces rapports ?

Au regard du retard demeurant dans les régions de l’Est, et bien que le Pacte de Solidarité expire en 2019, le gouvernement fédéral n’entend pas suspendre les aides financières versées à l’Est et réaffirme son objectif d’homogénéisation des conditions de vie sur tout leterritoire. En conséquence, à partir de 2020, de nouvelles relations financières seront instaurées entre l’État fédéral et les Länder afin d’aider les régions structurellement faibles, l’ex-RDA pour ne pas la citer.

Le rapport sur l’état de l’unité allemande dresse la constat d’une économie à deux vitesses et d’un processus de convergence à l’arrêt. Après 25 années de subventions et près de 2 000 milliards d’euros d’investissements, le PIB par habitant de l’Est est 33% inférieur à celui de l’Ouest, et les taux de chômage et de pauvreté de 4 points supérieurs, classant l’ex-RDA à la sixième place des pays les plus pauvres de l’Union Européenne. A ces chiffres s’ajoute la problématique démographique à laquelle devra faire face l’Est allemand avec le plus haut taux de dépendance vieillesse d’Europe d’ici 2030. Malgré les efforts fournis, gageons que cette dichotomie pèsera très lourdement sur l’économie dans les années à venir si le gouvernement n’entreprend pas de réforme pour relancer la convergence. 25 années après la chute du mur, la réunification économique n’est pas faite, et désormais, le temps presse.

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