Liquider l’argent liquide

L'analyse de Etienne de Callataÿ, chef économiste de la banque de Groof

17/07/2015 - Publié par BANQUE DEGROOF LUXEMBOURG S.A. dans Marché Autre

Liquider l’argent liquide

Allons-nous connaître la mort du billet de banque ? La question n’est pas nouvelle. Avec les développements technologiques, en particulier le paiement par carte, le portefeuille électronique et, plus récemment, le transfert d’argent par smartphone, le bon vieux bout de papier en portefeuille a déjà vu sa fin être annoncée à différentes reprises mais jusqu’à présent il a survécu à tous ces concurrents pourtant a priori plus en phase avec l’air du temps. Et la limitation temporaire à 60 EUR par jour des retraits d’argent en Grèce annoncée le dernier week-end de juin pourrait donner envie à plus d’un déposant de regarnir les trésors jadis cachés sous le matelas.

Toutefois, avoir survécu à différentes menaces n’est pas le gage de l’éternité. Oui, le billet pourrait bel et bien disparaître, surtout qu’outre les avancées technologiques, il faut tenir compte de trois autres considérations, respectivement sécuritaire, budgétaire et monétaire.

Sécuritaire, d’abord, car sous ses dehors sûrs le billet de banque est dangereux. Les attentats du 11 septembre 2001 ont amené à penser que lutter contre le terrorisme passait par lutter contre l’argent du terrorisme. Plus largement, une manière de s’en prendre aux barons de la drogue, aux parrains de la prostitution ou les passeurs de migrants est de les « prendre au portefeuille ». Supprimer le billet de banque rendrait de nombreuses activités illicites plus difficiles. Il y a un beau paradoxe à se dire que les banques centrales, parmi les plus honorables de nos institutions, vivent de l’argent hors-la-loi.

Budgétaire, ensuite, car le billet de banque nuit à la perception juste et efficace de l’impôt. En effet, les transactions en liquide permettent une non-déclaration et un non-assujettissement à l’impôt. Il en résulte une inégalité entre ceux qui peuvent et veulent frauder et les autres contribuables, ainsi qu’une distorsion dans la répartition du financement des services publics, une distorsion qui entrave la bonne allocation des ressources. Si on évoque, à bon droit, les vertus d’un « tax shift », il faudrait aussi reconnaître celles d’un « payment shift ».

Monétaire, enfin, car la possibilité de thésauriser en billets de banque est une entrave à la possibilité de pratiquer des taux d’intérêt négatif. Certes, un taux négatif semble a priori être une anomalie non-souhaitable, notamment en ce qu’elle pénalise l’épargne prudente et peut alimenter des bulles financières, mais en certaines circonstances des taux négatifs sont un moindre mal, qu’il s’agisse de soutenir l’activité économique ou d’empêcher une appréciation de la monnaie nationale. Or, avec des taux négatifs, le déposant est tenté d’échapper à une déperdition de pouvoir d’achat en vidant ses comptes au profit d’un empilement de billets. Le billet, émis par la banque centrale, peut devenir l’ennemi de son efficacité.

Un monde sans billets est un monde où les transactions financières entre individus peuvent être plus aisément tracées et prohibées, où les contributions à la collectivité peuvent être mieux prélevées et où, en cas de nécessité, un taux d’intérêt négatif peut être pratiqué sans peine d’assister à une « fuite en billets ». Bien sûr, cela ne va pas sans inconvénient, à commencer par l’atteinte à la vie privée. La question politique est alors de savoir si, à l’heure où la vie privée l’est de moins en moins, sauvegarder cette dimension-là de la « privacy » fait plus que compenser les avantages qu’il y aurait à ne plus avoir de billets de banque.

A la liste des espèces en voie de disparition, il faudra vraisemblablement accepter d’ajouter celle des espèces elles-mêmes « Cash is king » dit le dicton financier mais, dans son habit de papier, le roi se meurt.

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