Le capitalisme est il bloqué?

La Chronique des Marchés de Montbleu Finance

14/05/2014 - Publié par MONTBLEU FINANCE dans Marché Actions

Le capitalisme est il bloqué?
Le capitalisme occidental se remet lentement de sa plus grave crise depuis l’après-guerre. Après avoir échappé à une déflagration majeure de la finance, qui menaçait l’économie mondiale, les banques centrales s’efforcent de normaliser leur politique monétaire, alors que toute politique budgétaire semble limitée pour cause d’endettement excessif. Les marchés financiers ont retrouvé leurs plus hauts, mais malgré tout les économies occidentales, bien que noyées de liquidités, n’arrivent plus à transformer celles-ci en capital productif et donc en croissance.
N’y aurait-il pas un problème plus structurel d’allocation de ressources dans l’économie, dû à une accumulation du capital financier incapable de créer des richesses ?
Vu le succès considérable du livre de Thomas Picketty, Le capital au XXIe siècle, la question mérite d’être posée. Si, au-delà des soutiens monétaires, les économies occidentales demeurent fragiles, elles souffrent également aujourd’hui d’une inefficience du capital. Cela nécessitera d’importantes réformes de structures pour pérenniser la croissance.
 
 
Des économies des pays de l’OCDE encore fragiles malgré le soutien monétaire
 
L’OCDE vient de confirmer la reprise de la croissance mondiale et table, pour les pays qu’elle regroupe, sur une hausse de 2,2% en 2014 et de 2,8% en 2015 (contre 2,3% et 2,7% en hiver). Mais celle-ci est encore fragile. L’institution souligne l’ampleur des efforts restant à accomplir avant de résorber le chômage, ainsi que le rôle important joué par les banques centrales. Les politiques monétaires doivent rester accommodantes, sauf aux États-Unis.
 
À en croire Janet Yellen dans son dernier discours devant le Joint Economic Committee et les membres de la commission bancaire du Sénat, si la croissance américaine a stagné depuis le début de l’année (+0,1% en rythme annuel au premier trimestre contre 1,4% au dernier trimestre 2013), c’est bel et bien à cause de facteurs météorologiques et donc passagers. Un rebond de la croissance est attendu dès le second trimestre. Certes, les 288 000 créations d’emplois ont fortement augmenté par rapport à mars où elles s’établissaient à 203 000, mais ce chiffre doit encore être confirmé. En moyenne, entre février et avril, l’économie a créé 238 000 emplois mensuels, rythme comparable à celui affiché avant la vague de froid. Le chômage a ainsi baissé en avril pour s’établir à 6,3%. L’ampleur de ce mouvement s’explique surtout par la rechute du taux de participation à 62,8% contre 63,2% le mois précédent. Si le nombre de ménages déclarant être involontairement à temps partiel est historiquement haut, beaucoup ont préféré ne plus s’inscrire et ont donc renoncé à rechercher un emploi alors que le chômage de longue durée reste élevé. D’autre part, le salaire horaire stagne et la masse salariale versée aux ménages ne progresse que de 0,4% sur le mois, malgré ces créations d’emplois. Dans ces conditions, la consommation ne peut croître que bien modérément. La stagnation de l’immobilier depuis le début de l’année est un autre facteur d’inquiétude pour la Fed et sera certainement un élément-clef pour le timing d’une éventuelle hausse des taux directeurs, en attendant la fin du désengagement de sa politique monétaire non conventionnelle.
 
L’Europe, quant à elle, se débat plus profondément avec le chômage. Afin d’accompagner la reprise en zone euro (1,2% cette année et 1,1% en 2015), la BCE est invitée par l’OCDE à pratiquer un nouvel assouplissement monétaire via une baisse des taux directeurs et suggère même qu’elle soit prête à déployer des outils non conventionnels si nécessaire. Si la BCE vient de passer son tour en remerciant « les bons conseils de chacun », elle n’exclut plus désormais une intervention lors de sa prochaine réunion de politique monétaire du 5 juin. Il y a à présent un consensus au sein du conseil des gouverneurs pour agir, mais rien n’est décidé pour le moment, le gouverneur de la BCE attendant la livraison des dernières projections de ses services sur les anticipations d’inflation et de soutien de la demande intérieure. Bruxelles table toujours sur une inflation faible de l’ordre de 1,2% en zone euro, tout en écartant le risque de déflation, malgré la remise en ordre des finances publiques dont les déficits budgétaires devaient être ramenés à 2,5% du PIB à la fin de l’année. Malheureusement, le chômage se maintient à un haut niveau à 12% de la population active, pour ne reculer que vers 11,7% en 2015. Le dernier rapport de la Commission évoque un chômage structurel, en grande partie entretenu par un décalage persistant entre les besoins des entreprises et l’enseignement.
 
 
Qui souffrent d’une mauvaise allocation structurelle des ressources
 
Même si la reprise mondiale s’est généralisée, celle-ci est largement atypique. Contrairement aux précédentes, elle ne s’est pas traduite par une remontée forte de l’emploi, ni aux États-Unis et encore moins en Europe. Certes, on peut argumenter du fait que la destruction d’emplois, conséquence de la violence de la crise, a été massive et que ces emplois perdus ne correspondent plus à ceux demandés aujourd’hui. Le progrès technique destructeur n’ayant pas encore été remplacé par la "destruction créatrice" de Schumpeter. Si le secteur technologique connaît quelques innovations, il y a un essoufflement impliquant un cycle de vie plus long des produits, les gains de productivité liés aux ruptures technologiques majeures sont limités. Cette reprise de croissance clairement inhabituelle est marquée par une remontée lente du taux d’utilisation des capacités de production et l’absence d’accélération de l’investissement, malgré l’amélioration de la conjoncture de ces derniers mois.
 
Cette prudence des entreprises contraste avec leurs richesses accumulées par leurs filiales off-shore. Quinze compagnies américaines possèdent à elles seules 1 000 Mds$ qu’elles ont rassemblés dans leurs succursales implantées dans des pays à faible fiscalité et qui devraient subir l’impôt en cas de rapatriement de capital. En attendant, celui-ci est placé voire "parqué" sans pouvoir être investi ou sert à racheter des concurrents, comme General Electric qui dispose de plus de 115 Mds$ pour développer la croissance d’Alstom. Lorsqu’une icône comme Apple, malgré le "trésor de guerre" dont elle dispose avec ses filiales (60 Mds€), lance un emprunt de 12 Mds€ pour racheter ses actions, on peut douter de la poursuite de l’innovation technologique. Pire, lorsque le laboratoire américain Pfizer (70 Mds$) accepte de payer 113 Mds$ pour l’anglais AstraZeneca, ce qui en ferait la plus grosse OPA étrangère de l’histoire britannique, ce n’est pas, n’en déplaise à David Cameron, une marque d’amélioration de la compétitivité industrielle du Royaume-Uni mais une manœuvre visant à modifier la résidence fiscale de Pfizer. Ces entreprises américaines, dont les marges sont au plus haut et qui cherchent à les maintenir par une volonté de réduction de coûts, peuvent toujours bénéficier d’une consommation soutenue. Cependant, sans distribution de pouvoir d’achat, le revenu disponible stagne alors que parallèlement le secteur public est obligé de se désengager et que le consommateur ne profite plus de sa capacité passée d’endettement. Se pose donc la question de la soutenabilité de la demande, qui a par "effet boomerang" expliqué la timidité de l’investissement de capacité des entreprises. En effet, si des entreprises ont accumulé un patrimoine financier qui n’est guère créateur de richesses, il en est de même du côté des consommateurs.
 
Le dernier rapport de l’OCDE, qui s’appuie sur les données collectées par l’économiste français Thomas Piketty, montre que les inégalités se sont creusées dans le monde depuis trente ans (sauf en France, en Espagne et aux Pays-Bas). Ce phénomène est le plus significatif outre-Atlantique où le 1% des plus riches (dénoncé par le mouvement Occupy Wall Street) touche désormais 20% du revenu brut de l’ensemble de la population, deux fois plus élevé qu’en 1980. En une génération, ce 1% a récupéré la moitié de l’accroissement des revenus aux États-Unis, un quart au Royaume-Uni et un dixième en France. Les personnes disposant du capital accumulent fatalement de plus en plus d’argent. Thomas Piketty soutient que ce taux de rendement du capital est en général supérieur au taux de croissance et que cet effet "boule de neige" va se prolonger de manière mécanique. Cette concentration menace, pour lui, les valeurs de méritocratie et de justice sociale, d’où son succès auprès de l’administration Obama qui a fait de la lutte contre les inégalités la priorité du pays.
 
Pour l’heure, elle bloque la consommation. La propension marginale à consommer est plus élevée pour les ménages à faible revenu que pour les autres. Ainsi, cet accroissement de revenu capté par les plus riches n’est pas transformé en demande interne mais bel et bien investi dans des instruments financiers d’épargne qui ne sont pas recyclés en croissance, puisque capté par le Trésor à des fins de désendettement ou par les entreprises qui conservent ce capital et se contentent d’un investissement minimum.
 
 
D’où la nécessité de fluidifier le système économique pour échapper à la "trappe au capital"
 
Ce capital subit une trappe comme il existe une trappe à la liquidité dans la pensée keynésienne. Lorsque les taux courts sont au plus bas, ils n’ont plus d’influence sur les agents économiques. Pareillement, lorsque les taux longs sont aussi bas, ils ne génèrent plus d’investissement. Pour sortir de cette situation, il faut accroître la circulation du capital et le fluidifier de manière à ce que ce capital financier puisse se convertir en capital économique. Les combats des états, pour taxer les filiales de multinationales comme Google et Amazon dans le pays où elles exercent leur activité, est un début puisqu’on y retrouve le lien entre activité réelle et fiscalité. Mais le plus sûr moyen reste de rapprocher les taux d’imposition pour éviter les excès de l’optimisation fiscale. Les mesures d’harmonisation fiscale sur les taux d’imposition des sociétés sont devenues plus que nécessaires. Même au sein de l’Europe, ces taux varient de 10% à 35% des bénéfices et l’assiette de calcul est différente d’un pays à l’autre. Il faut également favoriser les rapatriements fiscaux des entreprises pour que ces capitaux puissent revenir dans le circuit économique. Quant à une politique de redistribution des revenus, la bataille fait rage. Il est certain qu’il faut absolument prémunir les ménages à faible revenu contre toute politique fiscale. Il en va de même pour l’imposition sur le revenu des ménages moins modestes, malgré le déni de Thomas Piketty pour qui la courbe de Laffer ne se vérifie qu’au-delà d’un prélèvement de 85%. Dès lors, il faut privilégier une politique de taxation du capital plutôt que du revenu, pour favoriser le flux plutôt que le stock.
 
Pragmatiques, les Américains se sont aperçus que pour conserver l’esprit d’entreprise il fallait avantager les fortunes en formation plutôt que celles qui se transmettent. Lancé par Bill Gates et Warren Buffet en 2012, le mouvement Giving Pledge préconise aux très grandes fortunes de céder la moitié de leur capital à des œuvres de bienfaisance. 127 personnalités de ce club très fermé regroupant 1 500 milliardaires ont déjà répondu à cet appel. La dernière en date n’est autre que le n° 2 de Facebook Sheryl Sandberg.
 
C’est une réponse plus en accord avec l’esprit américain que l’accroissement de l’impôt sur le capital préconisé par l’économiste français Thomas Piketty dont les livres s’arrachent sur Amazon. 
 
 
Éric Venet
Directeur général de montbleu finance
 

Fonds associés

Nom Société de gestion Gérant(s) Catégorie Encours 1 Janv. 1 An
MONTBLEU CORDEE MONTBLEU FINANCE Eric VENET Mixtes Europe Equilibre 23.93 M€ -1.36 % -2.59 %
MONTBLEU SHERPA MONTBLEU FINANCE Eric VENET / Charles POISINET DE SIVRY Actions France 10.47 M€ 12.70 % 15.32 %
MONTBLEU TERRA MONTBLEU FINANCE Eric VENET Mixtes Mondial Flexible 8.77 M€ 16.73 % 10.84 %
MONTBLEU ETOILES MONTBLEU FINANCE Eric VENET Actions Zone Euro 5.19 M€ 0.27 % -2.61 %

Articles similaires

FINANCIÈRE DE L'ECHIQUIER : QUE PENSER DE...

Que penser de la baisse des marchés actions européens depuis le 19 septembre 2014 ? Cette consolidation s’explique par une conjonction de facteurs...

13/10/2014 - Publié par FINANCIÈRE DE L'ECHIQUIER

Actions / Commentaires de marché

DÉBUT D’ANNÉE EN FANFARE….

2015 débute sur les chapeaux de roue pour les investisseurs (+15% pour les actions européennes, +3.3% pour les obligations d’Etat de la zone Euro)...

05/03/2015 - Publié par WISEAM

Actions / Commentaires de marché