Entretien avec le professeur Paul Krugman

24/05/2012 - Publié par PETERCAM (LUXEMBOURG) SA dans Marché Allocations d'actifs

Entretien avec le professeur Paul Krugman

 

 

Le 10 mai dernier, Mediafin (société-mère du journal De Tijd) a accueilli, en collaboration avec Petercam, le Professeur Paul Krugman, Prix Nobel d'économie en 2008 et probablement aujourd'hui l'économiste le plus réputé au monde. Auteur d’un blog très suivi sur le site du New York Times, le Professeur Krugman émet depuis un certain temps déjà un jugement qui compte et qui tranche dans le débat économique sur les dernières années de crise. Il est venu à Bruxelles exposer son opinion sur la crise lancinante de l'euro. Bart Van Craeynest, économiste en chef de Petercam, a eu la chance de s'entretenir avec cet économiste de renom, entretien dont nous reprenons les points les plus marquants ci-après.


PAS BEAUCOUP MIEUX DANS LES ANNEES 30


Malgré les signes de reprise depuis le creux de 2009, les pays industrialisés traditionnels restent en très mauvaise posture. Les performances de l'économie britannique ces quatre dernières années sont même ainsi clairement plus mauvaises que lors des quatre premières années de la Grande Dépression dans les années 30. Or, la dynamique de la crise actuelle n'a absolument rien d'exceptionnel. Durant la phase qui a précédé la crise, les crédits trop bon marché ont provoqué une accumulation exagérée de dettes dans la plupart des pays industrialisés classiques, surtout dans le chef du secteur privé. À partir de 2007, les crédits bon marché ont commencé à se raréfier et le secteur privé a dû actionner sérieusement la pédale de frein. À ce moment-là, les autorités ont dû intervenir pour soutenir l'économie. Le débat actuel entre austérité et mesures de relance de la croissance est prématuré. Si les gouvernements se mettent à faire des économies alors que le secteur privé est encore en train de le faire, l'économie risque à nouveau de tomber en récession. Nous en avons aujourd'hui la douloureuse illustration en Europe, mais le débat est également en cours aux États-Unis. L'Europe et les Etats-Unis semblent mener une course vers le bas. Pour le moment, l'Europe est en tête.


L'EURO ETAIT UNE MAUVAISE IDEE


Avec le recul, l'euro était une très mauvaise idée. Cela a permis à beaucoup de pays dans la zone euro de vivre au-dessus de leurs moyens, mais ça ne fonctionne plus et il n'existe pas, au sein de l'union, de mécanisme pour résoudre les problèmes. C'est précisément en raison de cette structure déficiente dans la zone euro que la crise de l'euro a dégénéré. Le Nevada et l'Irlande ont ainsi des problèmes sensiblement similaires : tous deux sont confrontés à une montagne de dettes bien trop importante et traversent une profonde crise immobilière. Mais alors que le Nevada est aidé à travers toutes sortes de canaux automatiques par le gouvernement fédéral américain, qui prend par exemple en charge les allocations de pension et de chômage, l'Irlande est livrée à elle-même. La structure incomplète de la zone euro place aujourd'hui plusieurs pays dans une situation impossible. Les économies et réformes imposées sont, pour un pays comme l'Espagne, irréalisables.


OPTIONS LIMITEES POUR LA ZONE EURO


Il ne reste plus aujourd'hui que deux options pour la zone euro. Les pays les plus forts, Allemagne en tête, peuvent mettre leur position plus saine à profit pour stimuler la croissance au sein de l'union. De cette manière, les pays les plus faibles auront quelques perspectives de croissance économique qui pourront atténuer la douleur provoquée par les économies. Cela est possible en autorisant une inflation plus importante en Allemagne. Si la BCE et l'Etat allemand parvenaient à porter l'inflation allemande à 4 voire 5%, cela aiderait sensiblement la zone euro. Pour la Grèce, il est peut-être déjà trop tard, mais avec de tels efforts dans les pays les plus solides, la mission pour les pays plus faibles n'est pas impossible. Si par contre l'Allemagne, surtout, ne fournit pas ces efforts, l'éclatement de l'euro sera inévitable. Les deux scénarios – inflation accrue en Allemagne et fin de l'euro - sont aujourd'hui impossibles, mais un des deux finira par se produire.

D'autres points ont encore été évoqués dans le cadre d'un entretien complémentaire entre le Professeur Krugman et notreconomiste en chef de Petercam Bart Van Craeynest.  


DANS SON ENSEMBLE, LA ZONE EURO SE PORTE MIEUX QUE LES ETATS-UNIS


Les chiffres sur les finances publiques et la position extérieure de la zone euro dans son ensemble sont meilleurs que ceux des États-Unis. Si la zone euro avait été une vraie union, il n'aurait jamais été question de crise de l'euro. Malheureusement, la zone euro n'est pas une vraie union mais plutôt un groupe de pays avec, certes, une monnaie commune, mais aussi une politique budgétaire, une structure économique et un secteur financier distincts.


LA CROISSANCE SEULE NE RESOUDRA PAS LA CRISE DE L'EURO


L'attention de plus en plus importante accordée à la croissance, e.a. après l'élection de François Hollande en France, est positive pour la zone euro. Mais la croissance n'est pas une solution miracle. La zone euro fait face à deux blocs de problèmes avec, à court terme, la crise de confiance, la santé vacillante des banques et la hausse rapide du chômage ; et à plus long terme, le vieillissement de la population, le financement de l'Etat-providence et une croissance structurellement faible. Jusqu'à présent, l’attention en Europe s'est surtout focalisée sur ces problèmes à long terme, mais si on ne traite pas les problèmes à court terme avec des mesures de croissance convaincantes, l'euro ne survivra pas longtemps.


LE POLITIQUE COMME FACTEUR DETERMINANT


La zone euro reste une démocratie. Au final, ce sont les électeurs et les responsables politiques qui trancheront. Si les électeurs ne croient plus en l'euro ou ne sont pas prêts à prendre les mesures nécessaires, l'euro ne pourra pas survivre. Les derniers développements politiques en Europe, e.a. en Grèce et en Hongrie, sont inquiétants.

Pour conclure, le Professeur Krugman a terminé par une réflexion sur la Belgique : tout au long de la crise, la Belgique s'est remarquablement comportée sans gouvernement. Aujourd'hui, il y a un gouvernement. Patience donc...

 


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