Comment le QE pourrait-il vraiment fonctionner?

Hebdo Crédit Octo AM du 9 mai 2016

10/05/2016 - Publié par OCTO ASSET MANAGEMENT dans Marché Autre

Comment le QE pourrait-il vraiment fonctionner?

La semaine passée étant plutôt atone en terme de marchés financiers, après une journée fériée au Royaume Uni et probablement deux en France pour bon nombre d’entre vous, nous allons tenter de nous extirper des performances et aléas quotidiens pour revenir quelques instants sur le fondement même de ce qui conduit toute la finance depuis quelques mois, voire quelques années : le Quantitative Easing.

Le QE a ainsi pour objectif de résoudre un problème économique par un remède purement financier : l’injection directe d’argent dans le système…

Oublions donc tout d’abord que ce principe puisse paraître un peu paradoxal quand on sait que bon nombre des plus grandes crises économiques récentes ont trouvé leurs racines dans les excès de la sphère financière et monétaire, l’inverse étant beaucoup plus rare…  Conséquence d’une crise grave ou cause d’une catastrophe majeure à venir, nous verrons comment les économistes et historiens du siècle prochain parleront du QE... Pour le moment considérons-le comme la conséquence.

Le QE a donc pour objectif d’injecter de l’argent dans le système mais uniquement pour ceux qui auront la légitimité de l’utiliser correctement. En effet, pour le moment, ce ne sont pas des dons directs faits à tout le monde que pratique la BCE mais des achats de titres aux banques, estimant ensuite que lesdites banques attribueront cet argent, selon le principe de la main invisible si cher à Adam Smith, aux agents économiques adéquats.

Injecter de l’argent dans le système donc et qu’il soit dirigé vers les agents économiques adéquats, c’est-à-dire ceux capables 1/ de stopper la déflation, 2/ éventuellement de faire redémarrer la croissance bien qu’il ne s’agisse pas d’une priorité directe pour le moment, vu l’ampleur du marasme et le fait que d’après les théories financières classiques la croissance reparte lorsque l’inflation repart… peut-être pas aussi systématique mais il faut avouer que les déflations n’ont jamais entraîné de croissance, bien au contraire…

Revenons-en à l’injection d’argent vers les agents économiques adéquats. Premièrement on pourrait penser aux agents économiques dépourvus d’argent afin qu’ils puissent en consommer plus pour consommer des biens et services de base utilisés par tous et par là-même créer de l’inflation ainsi que de la croissance, soit d’une pierre deux coups… Ce serait oublier un peu vite les méthodes, contraintes, régulations des banques qui allouent cet argent. Ainsi les critères d’attribution de l’argent des banques se sont-ils considérablement durcis par le biais du régulateur tandis que la BCE voulait, elle, de « l’assouplissement »… la politique n’est pas à une contradiction près et l’argent injecté passe donc d’abord par ceux qui en ont déjà, selon les critères bancaires :

-          Entreprises peu ou pas endettées, car n’ayant pas de perspectives de développement suffisantes, qui se financent gratuitement pour payer des dividendes, optimiser leur coût de dette jusqu’à se faire payer pour le faire,

-          Foyers aisés ou retraités qui optimisent leurs bilans mais n’ont pas de besoin de consommation productive et tirant la croissance, acquérant donc de multiples biens non productifs (art, véhicules de collection, immobilier de luxe, assurance-vie investie en emprunts d’états,… autant d'actifs qui eux ont plutôt connu une inflation importante ces dernières années) ou des services et biens non utilisés par la plupart et donc aux faibles conséquences sur le fameux « panier d’inflation »

Ce ne sont donc pas ces quelques entreprises ou foyers d’élite qui modifieront significativement la donne, ils ne feront qu’accentuer l’existant. Et ce n’est pas pour rien que le principe de l’helicopter money, avancé par Milton Friedman et Alan Greenspan en leur temps refait surface en Europe chez des économistes ou journalistes qu’on ne pourrait taxer de communisme. L’intermédiation financière est encore trop importante et devient trop régulée pour que l’argent injecté aille aux agents économiques adéquats en termes de besoin et de nécessité quantitative.

Si le besoin et la nécessité peuvent venir d’un manque de quantité (le manque d’argent ici), ils peuvent venir également d’un surplus de qualité à un instant T qui nécessite de créer une nouvelle poche d’argent disponible. Et on pourra penser ici aux entreprises innovantes, auxquelles on attribue la désormais qualité la plus à la mode, la « disruption ». Si l’informatique et internet servaient il y a quelques années encore à communiquer et à remplacer quelques tâches humaines,  ils rendent aujourd’hui accessibles de nouveaux pans d’économie encore inexplorés.

Qui dit nouveaux pans d’économie dit vide temporaire dans lequel les liquidités de la BCE et des autres banques centrales ne devraient pas hésiter à s’engouffrer… sous réserves que les politiques n’érigent pas des barrages réglementaires infranchissables qui assécheraient ces nouvelles zones en moins d’un claquement de doigt …

Au sujet de la « disruption », il est d’ailleurs amusant de voir que les levées de fonds les plus médiatisées sont actuellement les fintech, peut-être parce que le principe de leur innovation serait justement une meilleure et beaucoup plus rapide attribution de l’argent du QE aux agents économiques adéquats ? La main invisible encore ? ou bien plus prosaïquement le fait que les financiers (avant d’être techniciens ou technophiles…) sont souvent les mieux et les plus rapidement informés des failles et sources de profit majeures du système et considèrent déjà les banques comme la future sidérurgie européenne, tant leur position dans l’ancien système économique est prégnant, leur position dominante, mais leur fonctionnement archaïque, leur prise de conscience faible, et leur main d’œuvre abondante?

Bref, l’innovation comme premier vecteur de fonctionnement du QE, car elle permettrait une nouvelle ère de consommation abondante par le remplacement des anciennes typologies de consommation. Et nous mentionnerons ici un ouvrage déjà ancien qui permettra d’illustrer notre propos et pourrait avoir un relief particulier alors que certains projets cités commencent à prendre forme : « les pionniers de l’or vert » de Dominique Nora (Editions Grasset, 2009). On remplacerait alors par exemple la propriété de quelques biens par la location possible de tous les biens, l’usable par le renouvelable, la masse par la précision, le global par le local (ou le glocal), la pyramide par le réseau, le stock par le flux, etc…  l’ensemble de ces nouveaux modes de consommation permettant de passer de l’ère actuelle du renouvellement de l’existant à une ère de renouveau et de prospérité probablement digne de la révolution industrielle, rapidité et effet de mondialisation en plus. 

Helicopter money et disruption, c’est d’ailleurs à peu près ce qu’ont fait les USA ces cinq dernières années :

1-      Leur système financier pré 2008 n’a pas été artificiellement maintenu par des plans coûteux et inutiles de procrastination (les banques de réseau étant vouées à disparaître un jour ou l’autre) mais il a profité de la crise pour s’apurer, se moderniser, alors qu’il était déjà beaucoup plus efficient que le système européen en terme de désintermédiation ( et uniquement en ce terme, précisions le !), ce qui est bien la clé d’un QE « successful » (adjectif inexistant en français, serait un signe présent depuis toujours ??! )

2-       L’innovation et la culture de l’échec comme source d’une future réussite sont des valeurs phares du pays, récompensées, encouragées, financées, et peu régulées ! Et on observe à chaque fois deux schémas possibles qui arrivent à la même conclusion :

a.       L’innovation est américaine, copiée à petite échelle en Europe, dans le seul objectif d’intéresser le précurseur américain.

b.      L’innovation est européenne, puis installée ou copiée à grande échelle aux USA par des start-up surpuissantes, qui peuvent aisément couler ou racheter la PME sur-régulée et sous-financée européenne…

Trève de pessimisme, le financement de Monsieur Draghi peut, sous réserve de politiques économiques efficaces, modifier le cours de l’histoire et offrir à l’Europe une chance d’entrer dans la « Disruption industrielle » ...

Politiques économiques efficaces avons-nous dit ? Malheureusement pour nous, nos chers (plutôt en terme pécuniaire avouons-le !) hommes politiques sont si peu compétents dans ce domaine, du moins en France, que ce n’est pas un détail anodin, et la BCE le souligne bien à chacune de ses actions… Nous ne blâmerons finalement donc pas les pessimistes, bien au contraire…

Matthieu Bailly, Octo AM

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